Eviter la dévitalisation

La dévitalisation systématique?

Lors de l'apprentissage du métier de chirurgien-dentiste, nous apprenons à dévitaliser les dents encore vivantes de nos patients lorsqu'une carie est trop proche du nerf. Avec la pratique, j'ai compris que le nerf de la dent constituait le capital santé de mon patient. En effet, la littérature scientifique rapporte qu'une dent sur deux dévitalisée est extraite au cours de la vie du patient, cela pour cause d'infections ou de fractures principalement. Dévitaliser une dent qui pourrait être conservée vivante n'est donc pas un bon soin à mon sens, mais une amputation irréversible du potentiel régénératif de la dent. Il est donc donc important de garder une dent vivante.

Alors pourquoi une partie de mes confrères continuent de dévitaliser systématiquement les dents dans certains cas alors qu'il existe actuellement des produits efficaces comme la Biodentine qui permettent de les garder vivantes?

De mon point de vue, pour deux raisons.

La première est pécuniaire. 

En effet, les actes d'omnipratique de base sont réalisés à perte par le praticien, du fait du coût de fonctionnement très important du cabinet. Il se doit donc de surcoter certains actes comme les prothèses dentaires ; il peut ainsi subvenir aux charges du cabinet. Malheureusement, cette réalité peut pousser certains confrères à abuser de la dévitalisation. En effet, une dent dévitalisée se fragilise et doit souvent être couronnée pour éviter une possible fracture.

La deuxième relève des suites post opératoires qui sont différentes en fonction du geste.

Elles sont majoritairement nulles dans le cas d'une dévitalisation car le praticien retire le nerf donc la dent ne "sent" plus rien. Lorsque l'on essaie de garder une dent vivante on s'expose à de possible suites douloureuses, la dent étant "abîmée" et en cours de cicatrisation. Choisir de garder une dent vivante c'est donc aussi prendre le temps d'en parler avec le patient et accepter de possiblement le revoir en urgence malgré un agenda plein.

La dévitalisation : un danger?

Cependant, je ne pense pas qu'une dent dévitalisée soit un danger pour le patient lorsque la dévitalisation a été bien mené (sous digue, irrigation suffisante, obturation étanche etc..). Cela devient dangereux lorsque la dévitalisation est effectuée sans rigueur ce qui provoque la plupart du temps des infections apicales, au bout de la racine. Ces infections peuvent être massives et créer des symptômes qui pousseront le patient à consulter, ou encore suffisamment petites et indolores pour passer inaperçues. 


Ces infections, qui peuvent être multiples en bouche sont, chez le sujet sain, constamment maîtrisées par son immunité. Cela peut avoir pour incidence directe une fatigue générale qui n'est d'ailleurs pas encore décrite dans la littérature scientifique. De plus, si le sujet subit une baisse d'immunité ou s'il est immuno-déprimé cela peut avoir des conséquences plus graves comme le déclenchement d'une cellulite (colonisation des tissus mous par les bactéries présentes dans l'os faisant "gonfler" le visage du patient et pouvant mener à l'hospitalisation). Enfin, chez les sujets porteurs de prothèse de hanche ou ayant par exemple une valve cardiaque prothétique, ces bactéries peuvent venir se fixer sur ces prothèses, on parle alors d'infections focales, à distance du foyer infectieux. Les dégâts dans ces cas là sont encore plus graves.

Quand dévitaliser?

Pour résumer mon avis sur ce sujet, j'estime que la dévitalisation doit être considérée comme un geste à réserver à des cas cliniques précis (dent nécrosée, dévitalisation simple). Elle ne doit pas être systématiquement employée car elle nuit ainsi au capital santé du patient. Pour ce faire, il faut une compréhension de ce phénomène par mes confrères mais aussi par la patientèle. 

Pour ce qui est des chirurgiens-dentistes, ils doivent pour certains revoir leur modèle économique et ne pas reposer toute la surcote sur les prothèses dentaires.
Concernant les patients, ils doivent choisir leur dentiste et être maître des soins prodigués en bouche.

Pour être lucide, il faut savoir rester critique.